Guillaume Grall
Aude Debout Etudiante à l’ERG, Bruxelles
A l’Atelier de Création Graphique de Pierre Bernard
220, rue du Faubourg St Martin, Paris
Salut Guillaume Grall, peux-tu te présenter ?
J’ai 26 et demi, je suis graphiste indépendant, je travaille à plein temps à l’Atelier de Création Graphique. En dehors de ça, j’ai aussi d’autres activités graphiques notamment avec Le Club Des Chevreuils1.
Quelles sont les différences entre Myspace et un autre réseau social comme Facebook ?
Facebook n’est pas fait pour la création. Sur Myspace il y a des identités d’artistes : on a un univers qui est de l’ordre de l’avatar, qui n’est plus celui de la personne sociale, la personne réelle. Mon Myspace ce n’est pas moi, c’est le personnage que je joue sur ce réseau-là. Mon Facebook est mon réseau d’amis, mon entourage, ma famille ou les camarades d’écoles avec qui je garde des liens. C’est un peu le reflet de ton propre réseau social.
Ces réseaux sociaux permettent de se forger une identité pas seulement graphique, mais aussi grâce à d’autres outils comme la musique, la vidéo l’écriture ou le ton. Sur le Myspace du Club des Chevreuils par exemple ou sur celui d’Hektor2, on ressent bien l’identité d’écriture. Faire connaitre cela à des gens qui ne sont pas visiteurs de réseaux sociaux, faire connaitre à ces gens ce processus peut être à mon avis intéressant, notamment par l’intermédiaire de l’affichage qui est quelque part l’ancêtre du “post” ou commentaire sur une page Myspace.
Tout à fait d’accord sur cette idée d’écriture, de ton spécifique. Il y a aussi une partie invisible plus privée que le “wall”3, les messages privés (à l’instar des mails qui engagent un échange plus franc et plus personnel). Mais le “wall” (qui porte d’ailleurs bien son nom en référence aux affiches) crée des échanges publics. Je suis d’ailleurs surpris que des gens dialoguent sur ce wall. Les gens savent que tout ça va être vu et lu. Des messages comme “C’était trop bien la fête hier soir”, c’est un peu comme “là je vais montrer à tout le monde qu’hier on était ensemble en soirée”. On peut lire parfois des échanges très longs, très fonctionnels, entre deux personnes à travers leur wall interposé : “Tu viens ce soir ?”, “Ouais je pars du taffe à 18h et toi ?”, “Je pourrais pas être là avant 20h, la loose”, “Ok je préviens Michel. On s’appelle”, “K@@L, à ce soir, bisou”, “Bisou” (le plus drôle étant souvent les premiers échanges, souvent superficiels, entre personnes qui ne se connaissent pas : “Merci pour l’ajout”, “De rien j’adore ton taffe”, “Merci c’est bien ce que tu fais aussi”, etc.). De la même manière, ce wall public nous renseigne sur l’activité des gens, alors que la partie privée par contre permet d’envoyer des mails internes.
En ce qui concerne ces messages privés, t’en sers-tu avec des contacts proches ?
Quand j’ai découvert Myspace, j’étais à fond dedans. Avec Tony Leven et on s’est bien marrés. Et puis une fois que tu t’es bien amusé, que t’as pourri le wall des autres, que t’as balancé des images énormes aux gens et que tu t’es fait un maximum d’amis de tous les réseaux, tu entretiens le truc de temps en temps. Moi je fais rarement de demandes d’amis, je dois en recevoir trois ou quatre par semaine en échangeant un “salut c’est cool” et puis c’est fini. Les messages privés sont plus fréquents pour poser des questions par exemple. Au lieu de le faire en public devant tout le monde, on les pose directement en privé. C’est comme les private rooms dans les chats. Concernant la création, elle se fait surtout sur la partie publique. C’est là où tu vas mettre un peu de taille, sortir des phrases ou faire le con. Il n’y a pas ce caractère réel de la conversation, c’est une affirmation de sa propre identité. C’est là où tu vas représenter, te faire connaître à travers ton personnage et tes spécificités. Quel est ton personnage ? Quel est ton univers ?
Ce sont des masques que l’on porte.
Oui c’est ça, cette idée de masque vient un peu du Club des Chevreuils. On prend n’importe quel nom, n’importe quelle image, et derrière ça on exprime des choses. Certaines personnes vont prendre ça au premier degré, d’autres vont voir quelque chose de plus subtiles. Avec Thomas (aka Hektor) c’est plus des vannes qu’on se sort devant tout le monde. Bon c’est comme ça qu’on s’est connus mais bon :) ça n’a pas de sens. Parce que dans la vraie vie, ce mec est une crème !
C’est justement le fait que ça n’ait pas de sens qui fait que lorsque quelqu’un débarque sur Myspace sur une page comme la votre, qu’il ne connait pas, c’est quand même impressionnant : des images de 1000×2000px, des insultes sales, des remarques absurdes sur des thématiques inventées. C’est ça que je trouve intéressant car ça n’existe pas par hasard. J’ai recherché les antécédents à ce phénomène, notamment dans le net.art, et je me suis rendu compte que dans les années 90, les gens communiquaient par l’intermédiaire des listes de diffusions, qu’il y avait cette recherche d’identité pour s’introduire dans le réseau facilement en tant qu’artiste et se faire un nom. C’était aussi leur principal outil de création d’ailleurs. On a aussi des inspirations sûrement pas volontaires de l’art de chambre d’ados dont il est question dans “basse def“. Est-ce que pour toi Myspace est aussi un outil de travail ?
Je peux pas dire ça. Mon travail c’est celui qui paye à la fin du mois et qui me fait exister socialement, en tant que graphiste. Mais, personnellement, Myspace m’a permis d’affirmer un personnage, un univers et de faire des rencontres qui ont débouché sur des échanges plus ou moins professionnels. C’est une sorte d’entretien de réseau : montrer que tu es là, présent, que tu te balades, tu dis bonjour aux gens, tu les complimentes, tu te montres, etc. C’est un peu des mondanités modernes. Et ça, ça me prend pas mal de temps, d’autant plus qu’à la partie publique sus-citée s’additionne une autre plus relationnelle : par exemple, entre membres du Club des Chevreuils, beaucoup de discussions, de réflexions par mails, d’amitié (pas forcément visible sur internet), de projets, il y a tout le backoffice derrière. En fait on montre vraiment ce que l’on veut bien montrer !
Comme cet échange de mail en amont de Ink4 ?
Oui. Et encore, Ink c’était petit comme échange de mails. Nous, notre projet ultime si jamais un jour on arrête le Club des Chevreuils, c’est de publier tous les mails qu’on s’est échangés, on doit en être à 10 000 ! un truc comme ça… A cinq ça va vite. Depuis cinq ans, il n’y a pas une journée où on ne s’envoie pas un mail. Je me suis levé ce matin avec deux mails de Julien, c’est comme ça. C’est pour ça que Myspace a été très drôle à un moment donné (ça l’est encore car ça me permet de parler avec des gens que je ne connais pas et de rencontrer des gens comme Hektor qui est devenu un ami). Maintenant c’est plus Facebook car il est plus réel et plus concret. Pour nous (LCDC), l’idée du réseau est que si tu avances c’est aussi grâce aux gens qu’il y a autour de toi ; c’est quelque chose d’évident. On ne peut pas être tout seul dans son coin. A partir du moment où tu joues le jeu de la visibilité virtuelle tu es forcément amené à étendre tes activités.
J’ai le sentiment qu’il n’y a pas de conflit ou d’adversité au sein de ces réseaux alors que c’est une notion prépondérante dans celle de communication. Tout semble policé, on peut se faire des amis mais pas d’ennemis.
On est pas obligé d’être ami avec quelqu’un qu’on n’aime pas. Du moins la virtualité permet aussi d’être “ami” avec tes ennemis… puisque l’on porte des masques et puisque par définition la virtualité te permet de faire des choses que tu ne ferais pas en vrai (comme parler à des gens que tu ne connais pas, etc.).
On a peut-être pas assez d’éléments pour se faire des ennemis, et puis ça ne semble pas être le cas dans les blogs puisque l’on poste souvent pour lancer une discussion.
C’est vrai que sur les blogs, c’est souvent énervant le “trop cool ! et regarde ça c’est le lien vers mon site !” “J’adore ce que tu fais, vas-y, va voir ce que je fais aussi !” ou sur les skyblogs “Tu me mets un commentaire et moi je t’en écris cinq”. Après en ce qui me concerne (peut-être plus que les autres membres du Club, parce que, moi, je suis vraiment au taquet), Skyblog me fascine encore, c’est l’an 2000 ! Il faut pas faire comme si c’était mal ou décadent. C’est une véritable pépinière de vie, et pas seulement virtuelle ; les ados se côtoient à l’école et se parlent encore sur msn ou via les blogs une fois rentrés chez eux. Ça me rappelle vraiment quand j’avais 13 ans et que j’appelais mes copains au téléphone le soir alors que je venais de passer la journée avec eux.
Pourquoi cet engouement pour Skyblog ?
Tous les ados de 12 à 20 ans le font sérieusement et jouent le jeu de la virtualité et du réseau étendu et visible ! Je ne vais pas théoriser sur le coté vie privée, voyeurisme, parce que je joue aussi ce jeu là : je montre ma vie et je regarde celle des autres ; je pense qu’on est tous un peu voyeuristes. Je suis complètement fasciné et très curieux par rapport à tout ça.
Pour en revenir à la création sur les RS. Se “dévoiler” personnellement est une réalité qui existe depuis internet et les pages persos, mais aller jusqu’à créer une identité avec images “tout terrain” fortes étant donné la multitude de pages sur lesquelles elles vont atterrir, c’est ça qui est nouveau. Je pense à des codes low-fi , kitch ou le profil .jpg . Est-ce que d’après toi, quelque chose est né sur les réseaux sociaux en terme d’imagerie ?
En tout cas ça a explosé. Toutes les images que tu pouvais échanger par mail avant Myspace, des images de rotten.com (rires) ou comme tu dis des images kitch, c’était déjà cela. Le .jpg est devenu l’affiche du net. Il y en a qui sont devenues populaires comme la famille en poil. Le profil .JPG est basé sur cette idée : trouver le jpg que personne ne connait. C’est un peu comme chiner ou aller dans un marché aux puces, il faut trouver la perle rare. Dans le Club des Chevreuils, il y en a deux à fond là-dessus, ces images que l’on met sur la page d’accueil de notre site, ces images que l’on peut collecter ou envoyer. Je ne sais même pas comment ça se trouve, mais il est certain que ça ne se cherche pas. Maintenant avec Myspace, ffffound et compagnie, rend cela officiel. Avant, il n’y avait pas d’endroit où tu pouvais trouver toutes ces perles rares. Maintenant c’est devenu facile. Presque démodé…
C’est un effet pervers ?
Ca reste une image, par exemple avec LCDC, on a une expo prévue à Toulouse, et on collecte des jpgs pour nourrir notre réflexion. Quand tu as ces images dans un dossier toutes mises bout-à-bout, tu as le reflet d’une espèce de subjectivité en rapport avec ta personnalité. De la même manière, quand je regarde mes favoris sur flickr, je me rend compte que c’est le même genre d’images. C’est moi, mes goûts. Quand tu envoies une image, tu te l’appropries. Le jpeg en lui même est peut-être drôle, mais pas très intéressant.
Une même image aura différentes lectures selon son contexte. Par exemple lorsque quelqu’un prend une photo de sa famille, la poste sur flickr ou Google Image, elle passe dans le domaine public. Quelqu’un se l’approprie et ça crée du mouvement, des glissements de sens, une autre perception.
Quoi qu’il arrive, mettre une image sur un mur, ça sera différent que la même image sur un écran. Le fait de poser une image sur un espace qui ne lui était pas destiné est en soi un concept. Tu peux prendre les choses, les mettre dans un nouvel environnement, et offrir ça de manière nouvelle. Ta création réside dans le changement de contexte. Quand nous (avec Le Club Des Chevreuils) imprimons des hoax ou des spams, on offre une nouvelle lecture, sans forcément tout expliquer. La pratique du Club est de faire du rangement, de la sélection et c’est là qu’est notre création, un peu comme un DJ se réapproprie la musique à travers un set mixé ; c’est sa sélection, sa vision, son assemblage, et ce sera forcément différent du résultat d’un autre qui devrait composer avec le même matériau musical.
Est-ce que Le Club Des Chevreuils aurait existé tel qu’il est aujourd’hui sans les réseaux sociaux ? Et pourquoi ?
LCDC a existé avant même de se poser la question des réseaux. Tout est parti de l’amitié : on était à l’école ensemble et on ne voulait pas se retrouver seuls. Pour moi, le plus important à l’école est de créer le lien, s’imprégner des autres. Et, surtout, de ne pas rester seuls, étant donné que se faire une place est délicat dans le métier, ne serait-ce que pour trouver du travail. Nous on a eu la chance de garder le contact, on s’est fait une petite équipe pour faire un fanzine, puis on voulait avoir un atelier et dessiner dans l’atelier (il y en a trois qui dessinent vraiment très bien). On voulait faire des choses, peindre, faire de la sérigraphie, des tee-shirts, un peu à l’ancienne. Quand on a vu que c’était pas possible, car faire des choses à cinq exige du temps, de l’argent et des idées, on a commencé à se parler sur internet. Ça a commencé par des rendez-vous, puis c’est devenu notre activité principale : les échanges de mails. C’est ça Le Club Des Chevreuils. Les réseaux sociaux ont plus été un outil dans la même lignée pour distribuer encore plus de cartes, de jpg et de messages, entre nous, puis vers les autres. On ne fait de mal à personne, c’est toujours bien quand les gens jouent le jeu. Avant on avait déjà cette idée d’aller pourrir les blogs, de faire des cartes pour les donner, de parler des autres, de parler de nous. On a un peu cette image de petits cons issus de la culture du tag. Ça fait partie de nous et de notre culture de faire tourner le blase5 partout. Ça a aussi commencé à l’école, on collait des trucs là-bas, puis on a eu des boulots et on a continué. Ça a d’ailleurs intéressé Etienne Hervy qui a fait un article sur nous dans étapes: y a deux ans je crois. On était dans un esprit de propagande, dont le site internet était le siège. Le Club Des Chevreuils, c’est un site internet. On est un serveur FTP où l’on stocke. On veut les meilleures statistiques de visites, on veut que ça grimpe. C’est un plaisir pour nous tout ça, y a pas forcément de stratégie.
On ressent bien qu’il n’y a pas de stratégie, c’est même ça qui est bien, on ressent encore le délire de potes. Pour des personnes extérieures, il y a une intimité dont on essaie de percer les secrets. C’est un peu ça qui fait votre charme.
C’est pour ça qu’on a jamais voulu dire explicitement qui on était, ce qu’on faisait et pourquoi on le faisait. En fait, on n’a pas d’organisation, de liste ou de tâches. Pour le site, par exemple, je voulais réguler le choix de l’image en homepage par semaine sur un calendrier avec le nom de chacun, et dés la première semaine ça a foiré. On est tous impliqués dans le groupe mais on a quand même des boulots à coté donc, on est pas tout le temps dessus. On fait vraiment ça de manière spontanée et dilettante. Je suis d’accord avec toi, c’est cette sincérité qui peut être intéressante… mais pas plus que ces millions d’ados qui jouent le jeu du blog et du journal intime public.
Tu passes combien de temps environ sur Internet ?
Beaucoup de temps. Mais je n’ai pas de lecteur de flux RSS par exemple. J’essaye de le faire plus par dessus la jambe et donc de rater plein de trucs. J’ai pourtant l’obsession de tout voir et de tout savoir. Je peux pas supporter de voir quelque chose d’intéressant me passer sous le nez. Ça doit remonter à la petite enfance.
D’une manière générale, tu penses quoi de ma problématique ?
Je pense que ça serait dommage que ça s’arrête à une théorisation. C’est bien d’avoir conscience du phénomène, d’expliquer les choses, mais il faut des applications graphiques pour que ce soit digne d’un bon travail de graphiste. Le graphisme ne s’adresse pas aux graphistes, il ne fait que traduire le besoin de quelqu’un d’autre. L’aspect pervers des réseaux sociaux c’est ça : produire pour d’autres graphistes, rester dans un microcosme qui n’intéresse personne d’autres que soi et ses homologues. Il faut pas croire, mais si tu ne fais pas une création de fou, en t’investissant, les gens passeront à coté. Le graphisme est une chose concrète, pas de la théorisation. Une bonne affiche est une affiche imprimée. C’est une fois imprimée qu’elle parvient à sa fonction (je fais là la distinction entre une affiche imprimée dans la rue et son avatar en jpeg, qui ne remplissent sémiologiquement pas du tout le même rôle). C’est pour ça qu’il faut que tu aboutisses à quelque chose de terminé pour faire communiquer tes idées jusqu’au bout.
Merci Guillaume.
1 Le Club Des Chevreuil, collectif de graphistes dont fait partie Guillaume Grall -
Site -
Myspace
2 Hektor fais des illustrations à la fois naïves et grinçantes. C’est aussi un ami de Guillaume Grall depuis leur rencontre sur Myspace
3 Le wall est la partie de commentaire sur un réseau social. C’est là que l’on écrit, que l’on communique, et que l’on poste toute sorte de document.
4 Ink est un magazine de questionnements graphique publié par superscript. Voici les discutions du collectif avant de participer à un numéro.
5 Signature des taggeurs